visuel

regard05 : rythmes

27/09/2008 - 04/01/2009

Commissariat : Jean-Marc Avrilla et Claire Spada

«  La naissance du tableau se fait en fonction du rythme, c’est-à-dire de l’abstrait » (Sonia Delaunay)

 

Poursuivant son projet de lecture de la collection en l’éclairant par des problématiques historiques ou thématiques, l’Espace de l’Art Concret propose un nouvel accrochage des trois salles temporaires de la Donation Albers-Honegger.

 

L’exposition « Rythmes » montre comment les artistes de la collection ont utilisé le rythme dans leurs compositions et l’impact visuel et intellectuel qu’ils en ont retiré. Induit par la répétition d'un phénomène ou « signal », quelle que soit sa nature, le rythme n'est pas le signal lui-même, ni même sa répétition, mais bien l'effet que produit cette répétition sur l'entendement, à savoir l'idée de « mouvement » qui s'en dégage. En arts plastiques, le rythme désigne certains éléments d'une composition qui semblent marquer une répétition, une succession ou un enchaînement. Depuis les recherches de Robert et Sonia Delaunay sur les couleurs  et la sensation de rythme qu’elles provoquent par leur seul agencement, de nombreux artistes ont utilisé le rythme dans leurs compositions afin de rechercher des effets optiques (couleur et mouvement),  mathématiques (logique et aléatoire) ou plus conceptuels (signification de la peinture et méditation).

 

Ce sont ces trois axes de recherche que l’exposition présentera à travers une sélection d’artistes de la collection permanente.

le rythme optique
Le rythme optique peut être obtenu soit par le jeu des couleurs soit par l’introduction du mouvement dans la composition,  ces deux procédés permettant de créer des effets dynamiques. La relation entre spectateur et œuvre se trouve alors considérablement modifiée.

Pour le couple Delaunay, la couleur doit assumer à elle seule la composition de l’image, provoquant la sensation de rythme par le seul effet de la confrontation de ses teintes. Les plans colorés se succèdent, posés en aplat, donnant un effet cadencé. La couleur a donc un pouvoir dynamique : juxtaposées, les couleurs créent des vibrations plus ou moins rapides selon leur voisinage, leur intensité, leur superficie.

Sonia Delaunay a introduit le principe de ces contrastes simultanés dans les domaines de la mode vestimentaire, de l’illustration, de la reliure, de la décoration et de la publicité. Elle s’est elle aussi exclusivement consacrée à l’étude de la lumière, du mouvement, du rythme.

Karl Gerstner a élaboré, quant à lui, un art combinatoire, fait de peintures à éléments mobiles et interchangeables, dans lesquelles formes et couleurs programmées produisent des variantes. Toute sa production s’appuie sur une conception systématique née d’un esprit mathématique, dans l’esprit des concrets suisses zurichois.

L’œuvre de Sanford Wurmfeld s’attache à explorer toutes les possibilités d’expression de la couleur. Il travaille la diversité chromatique, les effets de transparence, de luminosité, de recouvrement, de disparition. Les recherches des Delaunay sur le dynamisme des couleurs nous rappellent que les premières recherches sur l’illusion optique et l’introduction du mouvement dans la composition datent du début du XXème. Il faut cependant attendre les années 50 pour que l’art cinétique se développe réellement.

Le cinétisme virtuel utilise un vocabulaire formel restreint, emprunté à l’abstraction géométrique où l’effet optique dépend du jeu des structures et des couleurs ainsi que des transparences, des réflexions, des superpositions de trames et surtout du mouvement du spectateur.

Le jeu de la lumière s’appuyant sur le mouvement prend différentes formes, notamment avec les Groupes Zéro et Nul (Jan Schoonhoven) qui réalisent des monochromes animés d’effets optiques donnant la sensation de vide et de plein.

Une part importante de l’art cinétique repose également sur le mouvement réel créé par un moteur (Pol Bury) ou un système électromagnétique.

Co-fondateur du Groupe de Recherche d'Art Visuel (GRAV) en 1960, François Morellet élabore des processus de création dans lesquels interviennent les mathématiques et le hasard stimulant le spectateur dans l'établissement d'une relation active avec le tableau : il laisse agir l'effet des formes et des couleurs sur la rétine d'une manière directe et immédiate.

 

le rythme mathématique
Au début du XXème siècle, les mathématiques vont contribuer à donner à l’art un fondement scientifique, pour participer à son intégration dans une nouvelle ère industrielle et le mettre au service d’un progrès social et éthique.

Une position originale est développée à l’égard des mathématiques et des sciences par Théo Van Doesburg, un des fondateurs de l’art concret, au début des années 20. La raison des mathématiques doit enrayer l’intrusion dans l’art de l’instinct et des affects. Van Doesburg étend le rationalisme et la pré-programmation mathématique à la construction de ses tableaux. La peinture devient logique, scientifique.

Figure majeure de l’art concret, Max Bill est celui qui a appliqué avec le plus de rigueur les principes d’un art systématique. La couleur et ses rythmes, dont les effets sur nos sensations échappent au domaine du quantifiable, sont les deux variables qui permettent encore à l’instinct de s’exprimer. Les travaux de Richard Paul Lohse poursuivent ces recherches : tout peut et tout doit être contrôlé dans le tableau, du processus d’élaboration à la réalisation, afin d’éliminer tout élément individualiste et subjectif. Lohse a accordé la plus grande importance plastique à la rythmique de ses formes sérielles, ouvrant ainsi un vaste champ de recherches. Lohse constitue le relai indispensable entre la création des années 30 et 40 et celle des années 60 marquée entre autre par le minimal art.

Les suites logiques et les progressions arithmétiques sont en effet récurrentes dans les travaux de Donald Judd : elles lui permettent une mise en forme d’une grande lisibilité. Quant aux structures de Sol LeWitt, elles exploitent les possibilités permutationnelles et combinatoires (celles du cube).

Dans les années 70, l’intérêt de Gottfried Honegger pour les recherches mathématiques, notamment celles de Jacques Monod (« Le hasard et la nécessité »), l’écarte du chemin de la rigueur algébrique : il programme ses œuvres par ordinateur en choisissant une proposition au hasard, ou il joue aux dés, non dans un esprit ludique mais parce qu’il comprend que la vie elle-même est désordre et hasard, et parce que toute son œuvre participe de la vie.
A la fin des années 60, Manfred Mohr invente une construction logique et automatique d'images. Il utilise des algorithmes pour créer des images (un algorithme est un énoncé dans un langage bien défini d’une suite d’opérations permettant de résoudre par calcul un problème). Manfred Mohr rend ainsi visible des programmes qu’il a lui-même créés, l’ordinateur devenant une sorte de traceur. Chaque dessin est le résultat d’un algorithme différent qui constitue pour l’artiste un « filtre esthétique ».

 

le rythme conceptuel et méditatif

Le groupe BMPT essaie de faire "table rase" des notions de création et de peinture. Chacun des quatre peintres dont les initiales constituent le nom du groupe, pratique un geste répétitif dénué de tout fondement artistique et ne voulant donner à voir que ce qu'il présente. Les toiles neutres et anonymes aux motifs répétitifs ne génèrent aucune émotion spontanée. Seules les couleurs varient. Les artistes du groupe BMPT (Buren, Mosset, Parmentier, Toroni) entendent montrer que leur production est interchangeable. Par la simplicité évidente des formes présentées (répétition d’un même motif pour chaque artiste), il renvoient le spectateur à lui-même et l’amènent à réviser tous les systèmes de références par rapport à l’objet esthétique.
Le travail de Gerwald Rockenschaub s’inscrit dans la lignée radicale du courant néo-géométrique viennois. Son langage plastique joue à la fois sur l’esthétique minimale et la culture techno, le design et l’art d’ambiance.

Au milieu des années 70, Aurelie Nemours explore la vibration du noir et blanc et le rythme, « origine de la forme » dans ce qu’elle nomme les Sériels, Rythme du Millimètre, Point Pluriel, oeuvres très tendues.

La série « Rythme du millimètre » est une réflexion plastique sur le nombre et le multiple : du carré à une multitude de carrés, de la croix à une infinité de croix. C’est le nombre, et par là même le rythme, qui sont au cœur de ce travail. Les éléments plastiques sont épurés. Leur nombre, leur agencement et leur rythme créent un équilibre « miraculeux », une tension immobile qui invite à la méditation et au silence.

A mi-chemin entre peinture et sculpture, les objets de Mikaël Fagerlund interrogent la relation discours/matière. Partant de références qui font appel à la mémoire, il tente de créer la manifestation concrète de ces citations. Il opère par transferts culturels. Sa recherche de tension entre rationnel et imaginaire suppose un spectateur maître de son propre regard, prêt à expérimenter un retournement.

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