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Vivre l'art - collection Venet

25/01/2009 - 24/05/2009

Commissariat : Jean-Marc Avrilla, assisté d'Alexandra Deslys

Il n’est pas un artiste qui ne soit collectionneur. Un artiste amasse œuvres et images tout au long de sa vie. Quel œuvre témoignerait d’une absence de contexte, d’un environnement sans autre œuvre que la sienne ? Ce que deviennent ces œuvres, ce que deviennent ces images est une autre question. Songeons à Francis Bacon et l’accumulation de photographies et de reproductions d’œuvres dans son atelier. Songeons, un peu plus éloignée de nous, à la collection d’art africain d’André Breton. Nous pourrions multiplier les exemples. Bien sûr la taille et la valeur de ces collections diffèrent considérablement d’un artiste à l’autre. Mais tout artiste a besoin de s’entourer de cette nourriture autant physique qu’intellectuelle.

Nous pourrions faire une réponse assez proche si nous posions la question au sujet du collectionneur en général, qui lui aussi sent le besoin inéluctable de se nourrir de ses choix artistiques. Mais la différence tient dans ce que cette nourriture a bien un usage matériel chez l’artiste, qu’elle est bien cette matière qui va être analysée, découpée, morcelée et transformée. Ce qui est essentiel dans une collection d’artiste est, quelque soit sa taille et son objet propre d’ailleurs, le lien qui l’unit à l’œuvre.

Une préface n’est pas le lieu d’une étude poussée – elle peut être à la limite un essai, mais je ne m’y risquerai pas. J’évoquerai cependant deux collections que j’ai souhaité, avec l’accord de leurs fondateurs, rapprocher. Celle de Sybil Albers et Gottfried Honegger et celle de la famille Venet. Le cadre est quasi identique, un artiste, son épouse ou sa compagne et les enfants. Une même passion pour l’art, une même générosité et un même désir de partager. Je pourrais reprendre la formule « une vie pour l’art ».

La première de ces collections a donné lieu à plusieurs donations à la France depuis 2000 et est rassemblée à Mouans-Sartoux, présentée à l’Espace de l’Art Concret sous l’intitulé « Donation Albers-Honegger ». Cette collection est constituée de plus de 500 numéros autour de la question de l’art concret. Le pivot n’est pas l’œuvre de Gottfried Honegger, même si elle y est bien représentée, mais la pensée de l’art concret des origines à aujourd’hui. Si il n’y a pas d’œuvres historiques majeures de l’entre-deux guerres – et je pense à Piet Mondrian comme à Theo Van Doesburg  - pour la raison évidente qu’il était impossible de collectionner de tels artistes à la fin du XXè siècle, les principaux représentants de l’art concret d’après guerre sont présents par des œuvres remarquables, et je ne citerai pour exemple que le travail de Max Bill, de Richard Paul Lohse ou de Jean Gorin. Mais là où réside l’intérêt primordial de cette collection est dans l’idée que les questions de langage universel – par la forme ou la couleur, les questions syntaxiques de l’œuvre, comme celles de la place de l’auteur  - questions qui sont au cœur des préoccupations de l’art concret - ont continué à être traitées et développées par les générations suivantes sous des formes nouvelles.

Cela signifie que cette collection accompagne une réflexion sur l’art, aussi ouverte que l’est l’œuvre de l’artiste suisse, fondateur de l’Espace de l’Art Concret et qu’elle est le fruit d’un travail à deux entre Sybil Albers et Gottfried Honegger. Cette collection, comme toute collection privée, ne tend pas à l’universalité, mais elle construit une représentation didactique de la place de l’abstraction géométrique dans l’histoire de l’art du XXè siècle. Elle permet une lecture transversale des mouvements et courants de l’art, elle témoigne de la vitalité des principes mis en œuvre par les artistes concrets à partir de 1930. Elle aide à comprendre l’œuvre, elle  ne la justifie pas, elle ne s’y résout pas. On peut aller jusqu’à dire que la Donation Albers-Honegger fait manifeste et en ce sens permet d’accompagner la lecture de l’œuvre de Gottfried Honegger. Mais chacune d’elles conservent son autonomie.

La collection Venet est toute différente. Certes Bernar Venet est artiste et il collectionne avec son épouse Diane ainsi qu’avec ses enfants. Il y a d’autres points communs, en particulier dans le choix de certains artistes, Carl Andre, Robert Barry, César, Christo, Donald Judd , Sol Lewitt pour se limiter à quelques uns des artistes les plus prestigieux. Car parmi les 52 artistes de cette collection, je n’en connais pas qui n’ait déjà leur place dans l’histoire de l’art de la seconde moitié du XXè siècle. La liste est impressionnante, mais, plus encore, les oeuvres sont fascinantes / exceptionnelles / remarquables. Autant dire que les choix qui ont construit cet ensemble n’obéissent pas simplement à la rigueur, ils sont aussi la résultante d’une connaissance approfondie du travail de chacun de ces artistes. N’en déplaise à Bernar Venet, le hasard ne compte pas ici, à l’inverse d’une partie de son travail. Ou pour être plus précis, l’ensemble de cette collection est très déterminé.

Cette collection constituée au fil du temps, raconte l’histoire de Bernar Venet. Cette histoire commence à Nice avec les Nouveaux réalistes et se prolonge à New York avec la scène minimale et conceptuelle. Mais cette collection va bien au-delà de la contextualisation d’une œuvre, elle se construit sur l’amitié. L’échange d’œuvres entre artistes joue encore un rôle essentiel dans la circulation de l’art et des idées. Mais cela n’explique sans doute pas la qualité exceptionnelle des œuvres rassemblées. Il y a derrière cette collection des liens très forts entre l’artiste français et ses paires. Certes il y a Arman et César qui ont soutenu le jeune homme depuis le début. Il y a ses amis européens qu’il retrouve régulièrement comme Ben. Et puis il y a tous ceux qui tiennent la scène américaine au tournant des années 1960 et 1970. Car la singularité de Bernar Venet est d’être l’artiste conceptuel français qui travaille à New York. Il est fondamentalement lié à la naissance et à l’expansion en Europe de l’Art conceptuel américain - il en est un élément constituant – et est très proche des artistes minimaux. Dès 1966, il présente "Plan de tube", un dessin industriel et travaille à des diagrammes mathématiques. Sa relation à Robert Barry, à Donald Judd, à Dan Flavin, à Sol Lewitt, à Lawrence Weiner - mais il est difficile de se limiter à ces seuls artistes - n’est pas seulement amicale. Bernar Venet pense avec eux, réfléchit avec eux, partage avec eux sa vie d’artiste.
Si je dis qu’il est difficile de limiter une liste d’artistes avec qui il est ami, c’est que l’homme fait d’abord preuve d’une immense curiosité et de détermination comme en témoigne cette dédicace de Marcel Duchamp rédigée à son attention lors de leur rencontre en 1967 : « LA VENTE DE VENT EST L’EVENT DE VENET ». L’homme déborde de passion et connait parfaitement le travail de chacun de ses amis. C’est à la fois ce désir d’aventure, une très grande et sincère générosité associés à une profonde fidélité qui caractérise l’artiste collectionneur comme le prouve l’amitié qui l’unit à Frank Stella. Comme nous le voyons dans cet ouvrage, cette collection est à la fois serrée et illustre des choix précis en art. Serré pour aller à l’essentiel, ceux avec qui il est important de partager ; précis parce que tout œuvre obéit à des règles qu’il faut connaître.

La collection Venet est riche des interrogations de l’artiste. Elle est riche de ce parcours où se mêlent la matérialité des Nouveaux réalistes ou d’un Richard Serra à l’approche conceptuel de Joseph Kosuth ou Art & Language. On retrouve ce même écart dans son travail entre la matérialité poussée à son paroxysme dans les combinaisons aléatoires constituées d’arcs en métal et le concept des équations mathématiques peintes jusqu’à saturation. On retrouve évidemment cette question fondamentale des artistes conceptuels, celle de la matérialité de l’œuvre. Mais là encore, cette collection n’est pas un miroir de l’œuvre de l’artiste, ni ce qui permet d’en lire le sens. Cette collection a sa propre autonomie vis-à-vis de l’œuvre de Bernar Venet et elle ne fait peser aucune ombre sur son travail. Cette collection accompagne l’artiste dans ses affirmations et ses doutes, elle accompagne sa vie. Et c’est peut-être là, précisément où se tient le point commun entre les deux collections. L’une et l’autre ont servi de cadre à un artiste mais aussi à une famille. Il est important de préciser que ces œuvres, dans un cas comme dans l’autre, sont vécu ou ont été vécu, au quotidien. Chaque œuvre à sa place dans la maison, chaque œuvre peut aussi être déplacée, peut retrouver un nouvel emplacement. Gottfried Honegger a voulu montré en créant l’Espace de l’Art Concret, que l’art était accessible à chacun et qu’il était nécessaire à tous. Son objectif reste d’ouvrir les yeux de tous et alors, de comprendre la nécessité de s’entourer de la pensée et de l’art de son temps. La collection Venet obéit au même principe : si nous voulons comprendre le monde dans lequel nous vivons, nous devons vivre avec la pensée contemporaine, nous devons vivre avec l’art de notre temps.

Rapprocher ces deux collections est un moment exceptionnel car ensemble, elles affirment la continuité d’une objectivité de l’après-guerre à nos jours en s’appuyant sur une lecture transversale des mouvements concret, minimal et conceptuel. Exceptionnel également par l’amitié qui lie les deux hommes depuis 1975, date à laquelle Gottfried Honegger choisit de s’entourer pour représenter la France à la Biennale de Sao Paulo d’un compère, François Morellet, et d’un jeune artiste, Bernar Venet. L’amitié entre ces trois artistes est toujours vivante, comme en témoigne pour nous la place de chacun dans leurs collections respectives. Mais c’est sans doute plus encore un moment exceptionnel parce que Diane et Bernar Venet ont accepté pour la première fois de présenter au public quelques unes des pièces maîtresses de la collection familiale.

Je tiens à les remercier chaleureusement de permettre au public de découvrir dans cet ouvrage cette exceptionnelle collection.

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